Les Sagneurs de Vauvert

 

Des hauteurs de Sainte-Colombe et du puech de Cade, la vue s’étend comme à l’infini, favorisée par un mistral qui purifie le ciel et chasse les brumes. A gauche, derrière, à droite la civilisation que l’on devine par les sourdes rumeurs qui en proviennent. Devant, la nature, une nature encore sauvage, des centaines et des centaines d’hectares qui s’étendent en contre-bas, derrière la route reliant Saint-Gilles à Vauvert, les marais de la Souteyranne, des Gargattes, de la Fosse…

 

Dans cet océan végétal, quelques grands étangs continuent de lutter pour maintenir libres leurs eaux de la marée, verte ou brune selon les saisons, des roseaux et des phragmites, le Scamandre, le Charnier et, le plus petit, celui du Grey ou de Vauvert. C’est le royaume des oiseaux, hérons, butors, panures à moustaches, rousserolles et bien sûr des canards. A l’horizon, on devine la terre cultivée, arrachée à coups d’assèchements à l’emprise du marais, et les patys où paissent en semi-liberté blancs chevaux et noirs taureaux de Camargue.

C’est là une partie du territoire de la commune de Vauvert, dans le Gard, une des plus étendues de France, où, si l’on en croit l’expression familière (1), on envoie si facilement celui dont on veut se débarrasser. L’autre partie, après le Mas de la Félicité, appartient à la commune de Saint-Gilles.

Autrefois, vers le début du siècle dernier, quelques personnes habitaient encore le marais, se déplaçant en bateau - la route de Gallician aux Iscles n’existait pas encore et ne fut construite que vers 1910-1920 – vivant des roseaux, de chasse et de pêche. Aujourd’hui, la chasse est devenue « sportive » et réglementée, la pêche également en partie, la « marée d’été » ne se fait plus, qui consistait à récolter les feuilles vertes des roseaux et, après séchage et liage en bottes, les vendre comme fourrage pour les chevaux ; seules subsistent la « sagne » et la pêche professionnelle.

La sagne

La « sagne », c’est la récolte des roseaux du marais et destinés, pour les plus fins, à la couverture des toits de chaume de Normandie, Bretagne, Hollande… ou, pour les plus gros (au-dessus de 2 m), peu maniables, à la fabrication du papier, de panneaux comprimés, de corps de balais… L’exploitation se fait de deux manières, à la main ou avec une machine.

Sur les terrains appartenant à la commune, elle est traditionnellement pratiquée manuellement. Le « sagneur » se rend en barque dans le marais, choisit le secteur à couper et, botté de hautes cuissardes
 

 

  1. « Au diable Vauvert »

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Et, muni de son « sagnadou », sorte de faucille avec un manche d’une soixantaine de centimètres, coupe, lie et entasse botte après botte sa récolte sur sa barque. « La bonne longueur de roseau est de 1,40 à 1,50 m » déclare Frédéric G. qui, son travail terminé, est venu « faire » quelques bottes au marais. « Ma moyenne est d’environ 50 à 60 bottes, ce que contient ma barque, par demi-journée ». Car tout habitant de la commune peut venir librement, et gratuitement, faire la « sagne ». Activité saisonnière annexe, complément d’un autre métier pour certains, à temps plein pour d’autres, qui travaillent ainsi du 15 octobre – il faut attendre en effet que les roseaux soient secs pour commencer – à la mi-mars – l’exploitation n’étant plus possible quand les jeunes roseaux verts se mettent à pousser – la « sagne » compte quelques dizaines de pratiquants sur Vauvert. Dans la saison, un « sagneur » fait entre 4 000 et 8 000 bottes qu’il vend, après peignage et nettoyage à des intermédiaires locaux, en Camargue, aux Saintes-Maries-de-la Mer, à Vauvert, Saint-Gilles,… qui revendent les roseaux aux entrepreneurs ou architectes intéressés. Cette activité n’a rien de facile… car il fait bien froid aussi dans l’eau du marais, au cœur de l’hiver, surtout quand souffle mistral !

Sur les terrains privés, l’exploitation se fait soit manuellement (les « sagneurs » sont alors payés à la journée) ou à la machine. Celle-ci, un radeau avec barres de coupe à l’avant et à l’arrière permettant de travailler à l’aller et au retour en un va-et-vient le long d’un câble d’acier, s’apparente assez à une moissonneuse-lieuse de nos plaines céréalières. « Nous faisons en moyenne 1 ha par jour » confient Lucien D. et Jacques D. qui conduisent une de ces machines. « La propriété que nous exploitons fait 110 ha » (on compte environ 600 ha de terrains privés dans le marais). « Nous commençons fin novembre-début décembre et terminons vers le 20 mars ; notre production est de l’ordre de 100 000 bottes vendues à des entrepreneurs, bretons notamment. Sur le prix de vente, une quote-part par botte liée, nettoyée et peignée revient au « sagneur ».

Une troisième méthode utilise un tracteur muni de roues à aubes, mais elle n’est guère utilisée, abîmant trop le sol du marais.

 

La pêche professionnelle

Autre revenu, pour la commune, cette fois, et les pêcheurs bien entendu, la pêche professionnelle qui se pratique sur les quelque 2 000 ha (plus ou moins envahis de roseaux !) des étangs communaux. L’adjudication a lieu tous les 3 ans, à la bougie, à raison de 3 parts (achetées à 4) pour le Scamandre (partie Vauvert, une autre partie appartenant à Saint-Gilles), 2 parts pour la partie communale du Charnier (l’autre partie étant privée), et 2 parts pour le Grey.

Hormis le cas particulier d’un fossé d’écoulement où un seul filet suffit et où les prises sont partagées entre les 3 adjudicataires, chacun des pêcheurs travaille seul. René S. est un des pêcheurs du Scamandre ; à bord de sa barque à fond plat poussée par un moteur de 8 cv, sa jovialité bonhomme,

 

 

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son savoir-faire professionnel ET sa gentillesse naturelle en font une des figures du marais. « Le plein moment » explique-t-il « se situe d’avril à juin, puis en octobre-novembre. J’ai 40 filets d’environ 50 m de long sur 1,50 m de haut que je « cale » en début de saison, parfois dès mars selon la météo ». Les filets sont visités régulièrement et, selon l’importance des prises, relevés quand nécessaire. Ils sont disposés en divers points de l’étang en fonction des vents. Périodiquement aussi, quand ils sont trop envasés surtout en début de printemps, ils sont retirés, nettoyés et mis à sécher avant de reprendre du service.

L’espèce la plus recherchées est l’anguille ; le poids idéal des prises se situe entre 2 ou 3 kilos. René en prend environ 2 tonnes par saison. Viennent ensuite le brochet et le sandre, vendus à un mareyeur des Saintes-Maries-de-la Mer ou à un poissonnier local. « Je n’en prends guère plus de 200 kg par saison » déclare René. La pêche des jols, ou friture, varie selon les années, entre 20-30 et 150-200 kg. Quant aux perches, tanches et carpes, elles sont remises à l’eau.

René S. est sans aucun doute un homme que le marais rend heureux. Un peu de « sagne », la pêche, un coin de vigne (ne lui dites surtout pas, si vous le rencontrez, qu’il y a un vin supérieur à celui de Vauvert !), la chasse du lapin avec sa petite meute de beagles ou de quelque « espagnol », biouï ou cavidoule (2) de passage suffisent à son bonheur… sans oublier néanmoins la partie de belote traditionnelle du soir avec des amis !

 

  1. Canard « espagnol » ou nette rousse, biouï ou fuligule, sorte de canard plongeur comme la nette, cavidoule ou chevalier, petit échassier migrateur.

 

 

Texte et photos Jean-Claude Chantelat – Outback Images

 

 

 

 

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